« Satisfaction», La chanson des Rolling Stones sort en 1965. Selon Mick Jagger, le chanteur lors d'une interview, cette composition installe de façon durable le succès mondial du groupe. Pourtant lorsque j'avais écouté ce titre à lm'époque, je n'avais pas été émerveillé par sa mélodie. D'où peut donc venir ce succès planétaire ? Chacun des couplets est construit autour d'une phrase musicale assez courte de 3 à 4 mesures, le fameux « rif »  qui se répète inlassablement à l'identique selon une proximité avec la pulsion de mort. Plusieurs chansons des Rolling Stones seront construites sur ce même mode d'une phrase musicale qui revient sans cesse, qui ne cesse pas de ne pas se jouer. Le refrain est en rupture puisqu'il annonce la problématique traitée, à savoir cette impossibilité à atteindre la satisfaction, selon une phrase musicale harmonieuse contrairement à la tonalité du couplet, qui se conclut toutefois par une forme d'incantation qui crie de façon de plus en plus accentuée cette impuissance à atteindre cette satisfaction.

Le message ainsi délivré par le groupe se différentie nettement de leurs concurrents de l'époque, les Beatles. Ceux-ci ont assis leur succès sur une musique qui excelle dans l'harmonie, la perfection de la couleur musicale tout particulièrement développée dans les voix et les cœurs qui viennent ponctuer la plupart des refrains de leurs chansons. Ainsi la signature musicale des Stones se porte plus spécifiquement sur une problématique qui vise l'impossible, le ratage, le manque, problématique à laquelle nous avons recours pour désigner la castration. Il est donc possible de s'interroger sur ce constat : au début des années 60, le psychanalyste Jacques Lacan élaborait ce qu'il désignait comme sa principale découverte, à savoir l'objet (a) pour désigner entre autres le manque nécessaire et constitutif dans la structuration du Sujet. Quant aux Stones, à partir de leur référence primordiale aux chansons du blues américain, ils installaient dans le paysage de la musique pop cette problématique analogue qui évoque le manque, l'incomplétude lacanienne. Pour illustrer cette position, on pourrait également y retrouver l'impossibilité du rapport sexuel. Une autre chanson antérieure à « Satisfaction » réalise une première percée dans le concert de la musique des années 60 et annonce déjà cette problématique. Il s'agit de cette interprétation d'un vieux blues de la musique noire américaine qui a pour titre « It's all over now ».

Cette complainte exprime une souffrance au sein d'un couple qui peut paraître relativement banale dans le contexte de cette musique populaire chez les noirs américains dans les années cinquante. En revanche, la reprise qu'en font les Stones fait bondir cette musique de façon fulgurante et porte la problématique qui en est extraite dans un contexte entièrement nouveau. L'interprétation musicale inventée par le groupe a recours à des sons exceptionnels et aboutit à une perfection absolue. Quant au message qui ressort de la chanson, à savoir l'échec de l'amour, de la relation au partenaire de l'autre sexe, il se transforme en un message tout à fait novateur dans le contexte de la société occidentale de l'époque en apportant un bémol à la dite libération des mœurs dans les années d'après-guerre. Ainsi, la mise en avant d'une problématique proche de celle du manque, l'échec de la relation au partenaire, le recours à une expression musicale caractérisée par une répétition qui évoque la pulsion de mort sont autant de points qui méritent une interrogation sur la problématique en jeu et sa proximité avec le champ de la psychanalyse lacanienne.

On doit par ailleurs constater que si les Beatles se séparent à la fin des années soixante, les Stones continuent toujours à l'heure actuelle d'occuper cette place reconnue, laissant entendre que cette forme de vérité exprimée par leur musique, le mode d'énonciation qui la porte, résonne juste dans le contexte du lien social de notre époque.

Comme nous l'avons précédemment indiqué, plusieurs titres particulièrement réussis et appréciés du public reprennent une forme de répétition dans le couplet qui fait ressortir la pulsion de mort. Il s'agit par exemple de cette chanson intitulée « Jumping Jack'flash ». Le premier couplet désigne la naissance du sujet dans un concert de catastrophe mortelle qui le laisse en proie à un désastre mortifère. On se demande même s'il n'y a pas en ce point du texte un lien avec le Blitz Krieg, sachant que l'époque de la naissance du chanteur des Stones dans la banlieue londonienne correspond à cette période des bombardements de l'armée allemande. Le couplet suivant illustre, non sans une certaine forme d'humour très anglais, son éducation marquée par cette forme de rudesse qui caractérise la dureté des méthodes anglaises. Quant au troisième couplet, il désigne une succession de situations de plus en plus destructrices aboutissant même à un équivalent de crucifixion, la tête du sujet étant transpercée par un pic. Mais, ce qui vient border cette accumulation de désastres mortels, c'est le traitement apporté dans le refrain.: celui-ci prend le contre-pied de cette destruction mortifère en proposant une issue, une forme de solution, énonçant qu'en fin de compte tout cela n'est rien comme si à chaque fois le sujet renaissait de ses cendres par une sorte de sautillement salvateur, comme un flash (jumping Jack flash). La musique du refrain est tout aussi puissante, consistante que celle des couplets mais elle rayonne d'une forme de beauté et d'harmonie musicale en rupture avec la phrase musicale des couplets, ce qui confère cet accent triomphal à la chanson et rend compte de son succès. Elle fait d'ailleurs partie des trois titres repris par le groupe à la fin de chacun de leurs concerts.

A propos de cet art consistant à apporter une solution au malheur de la vie nous citerons une chanson peu connue mais qui est particulièrement riche d'enseignements. Il s'agit du titre « Fare Away Eyes ». Tout d'abord, le traitement musical de ce titre est original par le fait que mis à part le refrain, les deux couplets, dont le texte est plus développé que dans les chansons habituelles, sont construits sur le mode d'une histoire qui se raconte à mi-chemin entre une parole chantée et un texte parlé. L'effet qui en résulte aboutit à une sorte de proximité avec l'auditeur qui vient renforcer l'ambiance de la chanson, à savoir le contexte d'une petite ville de l'Amérique profonde dans un milieu particulièrement modeste dont il ressort que ce qui marque les personnages se situe du côté de la banalité, de l'anti héros, voire du paumé dont la vie tourne autour de clichés simplistes : la fille qui va s'aventurer avec un routier, le psychopathe qui brule les feux se sentant soutenu par Dieu qui est constamment à ses côtés, celui qui paye son tribut à l'église locale en échange d'un voeu qu'il pourra formuler à l'antenne sur la radio locale et dont il a l'assurance qu'il se réalisera pour de vrai…..Ce que font ressortir les Stones dans ce contexte c'est cette figure d'une fille au regard lointain (« Far away eyes », titre de la chanson). Cette accroche par l'objet regard propose une issue à cette forme d'affadissement du désir, à la déchéance du personnage, sorte de compensation en choisissant la fille au regard lointain, elle-même décrite comme un rebus mais dont il faudra se contenter.
Relativement tôt dans leur carrière, les Stones participeront au film de Jean-Luc Godard, « One plus One » et permettront une forme d'habillage, d'illustration musicale de la thématique de ce film, à savoir une actualité sur certains mouvements révolutionnaires qui s'expriment avec une violence parfois très accentuée. Ces passages du film sont donc entre coupées par le travail du groupe qui aboutit au cours des scènes successives de répétition en studio à la construction d'une de leur chanson phare, « Sympathy for the devil ». Durant le tournage en studio, le groupe élabore peu à peu la musique qui va accompagner les paroles de ce titre aux accents Baudelairiens dont les références sont puisées dans des moments clés de l'histoire du monde, la crucifixion du Christ, la Révolution russe, le Blitz Krieg, l'assassinat des Kennedy…, dans cette ambiance diabolique où le policier devient le criminel tandis que le pêcheur occupe la place du Saint. L'heureuse rencontre entre le groupe et le cinéaste de la Nouvelle Vague va favoriser l'accomplissement musical dont on mesure l'ampleur depuis la phrase musicale initiale chantée avec lenteur par Mick Jagger accompagnée par Keith Richards à la guitare sèche jusqu'à l'accomplissement final éblouissant qui éclate lors de la dernière séance de studio. L'horreur du monde, la proximité avec la mort, sont magnifiquement appuyées par une musique qui s'emballe peu à peu au cours des séances d'enregistrement jusqu'à rendre cette force exceptionnelle à la phrase musicale. La batterie est appuyée par des percussions au rythme effréné avec le concours d'un groupe de musiciens africains, la guitare basse interprétée par Keith Richards en personne soutient particulièrement cette force qui précipite la chanson dans le maléfique. Après le recours à l'orgue, c'est finalement le piano par son éclat qui introduit la musique et en soutiendra le rythme tout du long. Sur le plan dialectique, il faut souligner l'intérêt du refrain, véritable « Que Voy ? » qui interroge au plus haut point ce qu'il en est du désir par cette interrogation sur le Nom dans cette rencontre avec l'objet satanique « Please to meet you, hope you guess my name » et sur ce qu'il en est du mode de déstabilisation du sujet qui en résulte « What's puzzling you is the nature of my game ». Signalons par ailleurs cet instant où la caméra de Jean-Luc Godard saisit la figure défaite de Brian Jones, le premier Rolling Stone, celui qui a créé le groupe et qui n'est plus que l'ombre de lui-même, annonçant cette véritable descente aux enfers et sa disparition prochaine.

Dans ce concert de proximité avec l'objet lacanien, le groupe, mieux qu'aucun autre, parviendra à restaurer les phénomènes de corps, leur transformation dans ce qui touche à la jouissance. Leur description y est présente dans une chanson comme « Let's spend the night together » dont les paroles aux accents de réel sont magnifiquement soutenues au moyen d'une musique riche et puissante. On pourrait également citer le titre « She said yeah » dans lequel le jeu très appuyé des guitares électriques fait littéralement exploser cette forme d'excitation qui touche à la jouissance.

Mentionnons également certains titres qui traitent directement du problème psychique de la dépression. Il s'agit en particulier de la chanson « 19th nervous break down » et de « Paint it black » dont le grand succès tient aux accents poétiques de cette métaphore du noir qui ressort en fond d'une description des échecs de la vie amoureuse décrits par touches subtiles. De façon inhabituelle, la chanson est construite non pas sur une succession de couplets et d'un refrain mais sur une alternance entre des moments de nostalgie dont la musique est à consonnance orientale lorsque s'exprime la noirceur qui habille le monde et d'autre part des éclats qui viennent en rupture combattre l'effondrement mélancolique.

D'une façon générale, le succès incontestable du groupe peut être illustré par cet art qui consiste à rassembler dans une densité très forte cette parfaite concordance entre l'énoncé propre des paroles et leur habillage par l'énonciation que procure la phrase musicale. Nous terminerons à ce propos par le très grand succès de ce titre « Brown Sugar », sorti juste après la mort de Brian Jones dont le support musical marque un retour à une musique aux forts accents de rock. L'énonciation musicale s'emboite à la perfection avec l'énoncé, tout particulièrement lors du premier couplet. Chose peu fréquente chez les Rolling Stones, cette chanson délivre un message politique, aux forts accents de révolte abordant avec le tranchant du réel ce versant abject de la traite des noirs, à savoir l'esclavage sexuel. Il faut cependant signaler qu'ils ont renoncé, ces dernières années, à jouer cette chanson sur scène du fait du mouvement Woke.

Pour conclure sur la place occupée par les Stones au regard de la musique pop de leur époque, il nous semble qu'ils sont parvenus à trouver une forme de perfection dans cette alliance entre énoncé textuel et phrase musicale. Bob Dylan les surpasse dans la richesse exponentielle aux accents multiples de ses textes sans toutefois parvenir à cet éclat exceptionnel de la musique des Stones. A l'inverse, les Beatles sont parvenus à construire une parfaite harmonie musicale dont les accents en font un corpus désormais reconnu dans l'histoire de la musique mais dont le message qui en résulte est moins tranchant.

Pour terminer, nous ne pouvons pas oublier le travail du groupe au contact de son public. Cette inscription dans le lien social de leur époque est à l'origine des méga concerts dont le premier a été ce grand rassemblement gratuit à Hyde Park début juillet 1969, dans cette conjoncture non prévue qui fut celle de la mort de Brian Jones survenue deux jours avant l'événement, transformant ce concert en un hommage à la figure de l'artiste. Un autre concert également gratuit organisé par les Stones pour remercier leur public à la fin d'une de leur tournée de 1969 en Californie a marqué la fin de l'époque Woodstock, seulement quelques mois après cet événement phare de l'années 1969, par l'arrière-goût d'horreur qui en ressort. Il s'agit du concert d'Altamont. L'exacerbation de violence qui s'y développe, favorisée qpar la présence des Hells Angels, aboutira au meurtre d'un jeune noir poignardé dans ce contexte de violence extrême. Ce n'est qu'après-coup que l'information sur ce passage à l'acte sera connue alors que l'événement s'est produit près de la scène pendant la prestation des Stones. Dans ce contexte maléfique, les Rolling Stones ont tenu leur place en tentant de calmer les moments de violence extrême qui se manifestaient pendant qu'ils jouaient, s'interrompant à plusieurs reprises pour exhorter la foule à retrouver un peu de calme. En assumant leur présence sur scène jusqu'à son terme ils ont montré leur capacité à affronter le réel de la pulsion de mort sans se dérober.

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