La musique a ses propres lois, qui régissent l'enchainement des sons dans le temps. Qu'il s'agisse du régime modal, tonal ou atonal, dans tous les cas, celle-ci se situe en dehors de la dyade signifiant/signifié. C'est pourquoi la musique est asémantique. Sur ce point, pour le psychanalyste, elle touche au réel, qui est hors sens.
L'Art de la fugue de Jean-Sébastien Bach, écrite pendant les dernières années de sa vie, est en soi une grande fugue, composée de vingt pièces contrapuntiques. Le thème principal, ou « sujet », est catégorique dans sa simplicité. Il possède beauté et force, sans prétention, et c'est peut-être pourquoi il laisse tant de marge de manœuvre. Après l'exposition, le « sujet » va subir des transformations tout au long de son développement, réapparaissant réduit, coupé ou amplifié, à l'envers ou inversé, à travers les différentes lignes mélodiques qui se développent ou se superposent au sein du principe d'unité qui les relie. Aucune mélodie ne s'organise autour d'un centre, si ce n'est la nécessité d'un devenir intrinsèque qui la pousse en avant sans regard rectificateur autre que sa propre logique interne.
L'audace et la maîtrise dans le maniement du contrepoint par Bach nous submerge dans une expansion sonore sans dispersion, une cohérence sans rigidité, tissée dans les tensions et les dissonances qui font partie de la gamme chromatique, et qui se résout, de manière inusitée, dans des codas sans grands jalons cadentiels jusqu'à retrouver la tonalité de base. Dans cette œuvre, la fugue est un art tourné vers l'avant, à la recherche de ce qui toujours échappe ; les ricercari impliquent de ne pas céder sur l'incessant recommencement, et les codas résolutives sont juste de courtes haltes pour se relancer.
Le contrepoint 3, spécialement, crée une atmosphère sonore où les éléments de l'atonalité prennent corps et touchent le corps. La superposition de voix différentes au gré du développement voile et dévoile de splendides « dissonances » qui font exister une succession de points de convergence et de divergence qui ne s'embrouillent pas. On pourrait presque entendre : il n'y a pas de rapport sexuel, mais il y a des rencontres uniques.
Écoutes recommandées :
The Art of Fugue, BWV 1080 – Sato | Netherlands Bach Society. Disponible en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=N6sUlZa-IrU&list=RDN6sUlZa-IrU&start_radio=1&t=4678s
Die Kunst der Fuge, BWV 1080 (arr. B. Labadie) : Contrapunctus III. Disponible en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=fR3mSAKrRSM&list=PLC7balLGLvN4uzJyEAsxLEZIG624XunTC&index=4


