Parmi les Argonautes qui peuplent le Chant XII de L'Odyssée, Boutès – le bouvier – est peu connu. Son saut soudain dans la mer sera repris par Pascal Quignard 1 pour désigner, dans ce geste, une audace singulière : celle d'être le seul à s'être jeté vers le radicalement Autre, après que le navire eut longé la mélodie irrésistible des femmes-oiseaux. Si Ulysse se fit attacher au mât pour ne pas dévier de la traversée épique et de son destin, si Orphée s'employa à distraire le rapt grâce à sa cithare, faisant appel à sa musique et à sa métrique, à son harmonie ordonnée et bien sonore, Boutès, lui, se laissera plonger – sans plus – dans le tréfondsonnant 2 au risque de s'y perdre. Ce risque lui vaut, à son tour, d'être sauvé par Aphrodite, contingence qui l'entraîne dans la sensualité et dans l'amour.
Ce qui se jouit 3, dans son caractère insaisissable, se trouve-t-il peut-être dans le détail de ce que ne parviennent pas à saisir les huit vers du chant des Sirènes – là où le pas-tout de la voix offre sa substance au surmoi ? Se loge-t-il dans ce contre-chant qui ex-siste, comme un instant intraduisible, au goût universel du langage ?
Serait-il, dans l'exploration du littoral, de cet interrègne 4, de cette voix de l'eau sur laquelle nage Boutès, emporté par son ravissement ? Ou bien dans la plume même de P. Quignard – dans sa manière d'habiter le langage en se taisant 5, en poussant la vacuité corporelle jusqu'à l'écriture, en rejouant sans cesse l'intervalle, le silence intime et secret de la lettre ?
[1] Quignard P., Boutès, Paris, Galilée, 2008.
[2] Joyce J., « Les Sirènes », Ulysse, Paris, Gallimard, 2004.
[3] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 26.
[4] Cf. Mallarmé S., « Lettre du 16 novembre 1885 », Autobiographie : lettre à Verlaine, Caen, L'Échoppe, 1991, p. 18.
[5] Cf. Quignard P., « Posfacio de Carmen Pardo y Miguel Morey », Butes, España, Narrativa Sexto Piso, 2011, p. 89.


