« Vous êtes désormais, infiniment plus loin que vous ne le pensez,
les sujets des instruments qui, du microscope jusqu'à la radio-télévision,
deviennent des éléments de votre existence. »
Jacques LACAN, Le Séminaire, livre XX, Encore.
Les neurosciences et la pédiatrie ne cessent de nous alerter sur les dangers, pour le développement d'un enfant, d'être exposé aux écrans à un âge précoce. D'autre part, les jardins d'enfants réclament la signature d'un document qui autorise la publication de photos pour chaque enfant, décision qui appartient aux parents. L'image de l'enfant aujourd'hui suscite autant de fascination que de peurs.
Assise, comme chaque jour, face à l'écran du téléphone, Amélia, âgée de deux ans, réalise ses routines et ses singeries pour ses « tantes virtuelles » comme les appelle sa mère. Ici, chaque étape de sa croissance est exposée : ses premiers pas, les premières paroles ou le moment où sa mère décide, pleine de culpabilité, de donner le biberon plutôt que le sein. Une version 2.0 de The Truman Show1.
Une fillette qui méconnait la portée de la monstration à laquelle sa mère-propriétaire la soumet, qui a perdu ses droits à l'image, et pour qui le désir est conditionné depuis son plus jeune âge2.
Sa mère, dans l'intention de « faire communauté », expose à ses centaines de followers les avatars de son parcours sur le chemin de la maternité : depuis la perte de patience et les disputes avec le père de la fillette, jusqu'à l'hypothèse élaborée concernant son sexe. L'intime s'expose dans le récit d'une mère « suffisamment bonne », qui s'emploie tous les jours à stimuler sa fille pour que chaque étape acquise corresponde à son âge. Est-ce là la nouvelle forme du soin, qui porte la marque d'un intérêt particularisé, dont parle Lacan ?
L'Autre qui n'existe pas semble se révéler sous la modalité d'un œil omniprésent qui juge, compare et félicite les moments de la croissance d'une inconnue. Les commentaires se multiplient : les mères réclament des recommandations de coachs du sommeil ou des exercices logopédiques pour atteindre les résultats d'Amélie. C'est comme si ce qui n'était pas inscrit dans la nature, le savoir qui n'existe pas sur l'être mère, père ou enfant, l'Autre de TikTok promettait de l'offrir.
L'objet fillette s'offre comme un idéal et l'écran fonctionne comme un tiers entre cette fille et sa mère, bien qu'il ne sépare pas et qu'au contraire il complète le circuit. Dans ce « casting pour deux », il ne s'agit ni du résultat ni de la sanction de l'Autre (Bravo !), mais bien d'être capté par l'appareil photo ; et c'est vers là qu'Amélie dirige son regard – nous pourrions nous risquer à dire – comme une question sur le désir de l'Autre.
Le social commence à remplacer ce que la famille ne produit plus, dans un essai de fournir au sujet la trame de son existence3 ; trame qui dans la vie d'Amélie semble faire de l'écran l'Autre de l'Autre, dans une relation mère-fille qui prétend exister.
[1] Weir P., The Truman Show, Scott Rudin Productions, Paramount Pictures, États-Unis, 1998.
[2] Cf. Fryd A., Niño objeto ¿de quién ? ¿de qué ?, texte présenté à la journée annuelle du département « le petit Hans » de l'EOL, octobre 2025.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « les non-dupes errent », leçon du 19 mars 1974, inédit.


